Sur les traces du St Patron


Gilbert LEMOINE, Paul PONTOIS


Gilbert Lemoine et son épouse, et à leur suite Paul Pontois qui suivait leurs indications, ont fait un pèlerinage sur les lieux mêmes qu'Henri Mignet décrit dans son bouquin et où il fit ses premiers décollages avec le Pou-du-Ciel. En voici le récit, avec des photos du lieu dans son état actuel.




LE PETIT BOIS DE BOULEAUX

Un moment mythique pour le lecteur du livre d'Henri Mignet "Le Sport de l'Air", est le premier décollage de son HM 14, le 10 septembre 1933. Un autre véritable moment de gloire est le premier vrai vol de ce même appareil, l'après-midi du 8 novembre 1933.

Le site légendaire de ces événements fut le "petit Bois de Bouleaux", dans lequel Mignet a campé en trois ans pendant 450 nuits, subissant des étés torrides et des hivers rudes. De 1931 à 1933, Henri a partagé son temps entre le quartier de Vaugirard, à Paris, où il a construit les diverses versions du Pou dans un atelier prêté par Albert et Pierre Brissaut, et une vaste étendue de campagne située à 200 km au nord-est de la capitale, mise à sa disposition par Marc Morizet.

Pour moi comme pour la plupart de mes amis Pouduciélistes, cet endroit est l'équivalent de Troie pour un archéologue : un site de légende. Mais en juin 2000, il m'apparut sous un jour différent grâce à un jeune couple enthousiaste, Béatrice et Gilbert Lemoine.

En juin 2000, je me trouvais au sud-ouest de la France, à Dunes, près d'Agen, où se déroulait comme chaque année le rassemblement Pouduciéliste de Dunes. Une pluie interminable, la pire dans la région depuis 1934, incitait les visiteurs à s'abriter sous le vaste hangar. Le "vol sous hangar" remplaçait le vol. De vieux amis discutaient, et beaucoup de constructeurs et de pilotes qui ne s'étaient jamais rencontrés auparavant devenaient des amis. Assis à une table couverte de cartes, de photos et de schémas, et parlant avec passion, Béatrice et Gilbert racontaient leur pèlerinage au petit Bois de Bouleaux, et comment ils avaient déterminé sa situation géographique précise. Il y avait tellement de participants intéressés que je ne pus guère m'entretenir avec eux, et je rentrai chez moi avec l'envie d'en savoir plus.
Je ne pus me retenir longtemps de leur envoyer une lettre, et leur réponse détaillée me parvint quelques semaines plus tard. Voici les éléments essentiels de leur histoire :




SUR LES TRACES DU POU DU CIEL

Septembre 1933 ...« La plaine de Beaurepaire, sise dans le triangle Vailly - Condé - Chassemy, voit reparaître ma caravane Pour la troisième fois, je plante ma tente, au milieu de sa plaine, dans le Bois de Bouleaux. »





Après avoir fait deux fois le tour du triangle Vailly-Chassemy-Condé, nous l'avons trouvée !
Devant nous s'étale, sans doute possible, la plaine de Beaurepaire ! Ailleurs, tout n'est que bois denses et marécages.

C'est bien ici que le Saint Patron avait établi son campement.





Le champ de blé et le terrain herbeux, séparés par un chemin de terre, représentent à eux deux plus de 600 m de piste d'atterrissage idéale.



Nous avons fait tout le chemin: ici, le Pou-du Ciel a fait ses premiers pas... euh, plutôt ses premiers vols ! Le début d'une longue histoire dans celle de l'Aviation !

Extrait du Sport de l'Air, pages 206-207 : Extrait du Sport de l'Air, pages 206-207 : «Je démarre vers l'est, décolle correctement et tire sur le manche. Me voici à 15m. Je puis arrêter si je veux. Il est encore temps. Non, Je passe.
Sans trop tirer, je laisse faire. Vailly, la route (1), la ligne de force (2), le canal (3), la rivière (4), des marécages (5)... Pas très atterrissable tout cela... Je vise le chemin de halage, en cas... L'œil au badin et au compte-tours, l'oreille dans le moteur, je ne m'inquiète guère du sol ... Cette passe de Vailly entre deux plateaux élevés de 100 m est bien longue !



Carte routière


(c) Michelin, cartes routières

Enfin j'effleure les plateaux. Hélice à 1400. Vitesse à 80. Le carter du réducteur dans le ciel.
Les plateaux s'enfoncent. Le relief s'atténue. En l'air comme au sol pas un souffle. Je suis suspendu dans le cristal vert. Le soleil est bas. L'ombre de ma tête est sur le pare-brise, auréolée de rouge. Je dois être assez haut pour virer. Voyons ? Manche à gauche, d'un rien. L'envergure s'incline un peu. J'insiste. Je me sens peser au dessus du trou que je vois sans me pencher, à la verticale. Cet excès de visibilité m'intimide quelque peu: Un village massé autour d'un clocher pointu, entouré de petits jardins, juste en dessous... "Ne t'occupe pas du creux, imbécile ! " Les yeux au badin, je tâte la profondeur tout en restant penché. Le paysage défile par le travers... All right ! Une aile sous l'horizon, l'autre haut dans le ciel, je vire un demi-cercle. C'est alors une route assez longue vers l'ouest qui m'amène en vue de Soissons (6) dont les monuments familiers sortent de la grisaille sous le disque rouge du soleil. L'atmosphère est vêtue de buée rose. C'est très "aérien". Je retrouve ma quiétude d'aviateur passager...

Boudiou ! Mais je suis seul à bord ! Eh la! Pas de blagues ! " Un éclair d'émotion... de pousse, je tire, j'agite le manche très doucement: Le Pou du Ciel obéit à mesure, docile. Je suis rassuré. A propos.... Quelle hauteur ? L'altimètre est dans la poche de mon veston. Problème: l'en extirper de la main gauche sans influencer la main droite. Doucement, le voilà. 420 mètres ! Je n'aurais pas cru ! Je me penche sur le creux: l'altitude en avion ne ressemble pas du tout à l'altitude en Pou-du Ciel !

Ma plaine est derrière moi. Un carré sombre: Le Bois de Bouleaux. Un point blanc: ma tente. La vision de mon lit, de ma table, de mon carnet de notes, de mon poste émetteur-récepteur, de ma caisse d'outils... et je suis là haut dans le fracas du moteur et le plein vent de la vitesse... C'est très près et très loin... Il me semble que descendre sera une opérations très compliquées.

Deuxième virage, sur l'aile, comme un maître ! C'est un plaisir de virer ! Hep là ! Pas trop fort ! Manche à droite. Le Pou-du-Ciel reprend l'horizontale comme sous l'effet d'un ressort de rappel. Quelle énergie ! Je recommence. Le Bois de Bouleaux (7) vient devant moi à 4 km sous le moteur. Missy-sur-Aisne (8) et son clocher tout neuf. Je réduis l'hélice à 4000 tours, vitesse où elle est "transparente". Je m'enfonce sous le niveau de plateaux: impression nette d'entrer dans l'ombre. Adieu le plein ciel. La vallée pourtant large, paraît dans ce crépuscule comme un couloir.
Condé, Cirry, La Vesle, tortillée comme une dentelle. Mes peupliers à 30 mètres sous les ailes: leurs dernières petites feuilles jaunes au bout des branches tremblent au léger souffle du soir...
Applaudissent-elles ?

La glissade s'arrondit. Je coule longuement avec encore un peu de moteur car je suis très court. Un coup de manette. Le moteur reprend sa puissance. Le 100 kilomètres à l'heure à moins d'une envergure du sol... cela fait "très vite". Je coupe et me pose doucement à toucher le petit bois. Seul pour une fois! Je l'ai bien mérité ! »

15 h 30, 8 novembre 1933. Premier vol d'Henri Mignet seul à bord de son avion, après deux mois d'essais.

Gilbert Lemoine

Dédicace

Dédicace de la main de Pierre Mignet:

Une belle passion,
une recherche attentive et
émouvante des premières manifestations
du vieux Pou-du-Ciel....
Tout cela honore notre cher vieux Saint-Patron
et j'en suis très reconnaissant aux deux complices-auteurs

A Dunes, le 10 juin 2000
Pierre Mignet




SUITE DU RÉCIT DE PAUL

L'hiver dernier, j'avais déjà l'intention de traduire le texte de Béatrice et Gilbert pour les Pouduciélistes de langue anglaise, mais quelques obligations familiales m'obligèrent à repousser le projet. Par chance, ces obligations me conduisirent à passer quelques jours à Chantilly, au nord de Paris, et pas très loin de Soissons. Le petit Bois de Bouleaux me revint en tête, et par un matin brumeux, mon épouse Marie et moi commencions notre journée.

Les plaines riantes, les haies et les forêts soignées d'Ile-de-France laissèrent progressivement la place à une alternance de zones boisées sauvages et de cultures extensives de blé et de betteraves à sucre. La cathédrale médiévale de Soissons dominait le paysage. Puis la campagne se fit vallonnée, coupée de vallées marécageuses à la végétation rare. Nous n'étions qu'à quelques kilomètres du "Chemin des Dames", là même où se déroulèrent quelques-uns des plus féroces combats de la première guerre mondiale. C'est dans ce pays ravagé que, à peine 15 ans plus tard, Henri Mignet plantait sa tente.

Ce fut pour lui une période solitaire et difficile de deux années, dans des conditions parfois extrêmes, pendant laquelle Henri poursuivit avec opiniâtreté le but de sa vie : la découverte d'une formule d'avion sûre. On peut le comparer à ces ermites qui trouvaient refuge dans le désert pour connaître enfin la finalité de l'existence.

Grâce à Béatrice et Gilbert, l'emplacement exact de la piste fut facile à trouver. Devant ce site chargé d'histoire, j'étais profondément ému.

Quelque temps plus tard, je discutais au téléphone de cette balade avec Pierre Mignet. Il avait fait plusieurs fois le même parcours et avait eu la chance de retrouver des témoins du premier vol. Il avait même pu discuter avec un vieil habitant du pays qui, alors qu'il n'était qu'un petit garçon, avait aidé Henri Mignet à pousser le HM 14 jusqu'à son camp.

Ce que je retiendrai de ce site, c'est l'atmosphère brumeuse et irréelle de l'environnement, qui devait être plus marquée encore à l'époque de Mignet, quand les blessures de la guerre étaient encore visibles et que bien des villages étaient encore en ruines.

Malgré cela, Mignet aimait cet endroit triste, où il souffrit mais finit par gagner. Mais après la victoire, il souhaita tourner la page. Comme il l'écrit dans le livre : «Que fais-je ici, au milieu de cette plaine glacée ? Dans 48 heures je retrouve les douceurs du foyer bien chaud, bien douillet ... Adieu ! Cher petit Bois de Bouleaux ... Adieu !»

Quant à moi, je serai toujours reconnaissant à Béatrice et Gilbert de m'avoir donné l'idée de vivre cette expérience unique, sur leurs traces !

Paul Pontois



2009: CAPTURE D'ECRAN GOOGLE EARTH (merci à Bruno CORBEAU)

Depuis l'apparition de Goofle Earth il est possible de voir les photos aériennes du site:






Origine de l'article:
Gilbert LEMOINE et Paul PONTOIS (2000)
Texte, schémas, photos, cartes : Gilbert et Paul, Cartes routières Michelin, Bruno CORBEAU
Mise en ligne : Thibaut CAMMERMANS
Pour toute question, correctif, mise au point, ajout : contacter les auteurs.


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