Personnalité: Jean Wattel


Un portrait de Jean WATTEL, signé Yves MILLIEN, pour la revue PILOTE PRIVE.
Merci à jean-Jacques LEGRAND qui a transmis l'article.

Jean WATTEL dans PILOTE PRIVE

 

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LA DELIVRANCE DE JEAN WATTEL

Jean WATTEL (au centre)

 

Jean Wattel a 14 ans, en 1935, lorsqu'il voit pour la première fois un Pou du Ciel, le quatre-vingt-seizième qui ait volé, construit à Rouen par M. Latard, et piloté par M. Jacquemart, chef pilote de l'Aéro-Club de Normandie; cela se passe à l'aérodrome du Rouvray aujourd'hui disparu. Pour Wattel qui est déjà modéliste, c'est le coup de foudre, la portance directement contrôlée par l'aile vivante est pour lui une révélation; il construit alors deux modèles réduits selon la formule Mignet mais il attendra jusqu'en 1939 pour en savoir plus car cette année-là, un jeune amateur d'Oissel, Michel Bergeret, 18 ans, qui vole sur un Pou du Ciel racheté aux frères Lambert, lui prête le fameux bouquin d'Henri Mignet «Le Sport d e l'Air» et «Cent Pou du Ciel» qui relate les essais des cent premiers appareils qui ont volé. Notre ami, après tant d'autres, sort de ces lectures conquis par les idées et la formule de Mignet. Cette même année il fait quelques heures de vol sur Caudron Luciole au titre de «L’Aviation prémilitaire», l'ex «Aviation Populaire»

Puis c'est la grande nuit de la guerre... En 1944, Wattel se marie. Le 24 avril 1945, avant la capitulation de l’Allemagne, Bergeret vole à nouveau sur son Pou du Ciel. Il va installer son appareil au Rouvray qui est occupé par les Américains qui l'hébergent et lui fournissent l'essence à profusion pour le plaisir de voir voler le Frenchie sur sa very Exciting machine. Un officier U.S. s'aventure même à voler sur le Pou et déclare à son retour au sol: «très amusant et très facile». Jean Wattel qui est maintenant le copain de Michel Bergeret exulte à chacun de ses vols et rêve de posséder lui aussi son Pou du Ciel. L'occasion d'en construire se présente justement, en avril 1946, car la revue Belge l'Aéronef diffuse les plans du nouveau monoplace que Henri Mignet a dessiné pour les Amateurs, le HM 290 (voir Pilote Privé N° 35 Novembre 1976). Notre ami se procure les plans et, le 1er septembre 1946, plante le premier clou de «son» Pou du Ciel. A cette époque les Américains libèrent le terrain du Rouvray, l'Aéro-Club de Normandie les remplace, le président de celui-ci, André Marie, qui sera maire de Rouen, député et ministre, appliquant les consignes du service des sports aériens dirigé par M. Baldino, fiche proprement Michel Bergeret et son Pou du Ciel à la porte du terrain! Il ira poursuivre ses vols en clandestin sur un terrain que lui a indiqué un ami Amateur, Louis Jean, au Neubourg.

Le 24 novembre 1946 dans la matinée, en la présence d'Henri Mignet, à l'appel du Pou du Ciel Club de Valenciennes et de l'Amicale d'Aviation Légère de Lyon, des amateurs réunis à Paris fondent le Réseau des Sportif s de l'Air, le R.S.A. L'après-midi, Henri Mignet convie les Amateurs présents à voir évoluer au camp léger de Frileuse près de Versailles, le HM 280, prototype du HM 290; la démonstration a lieu par un vent très violent et Mignet après une démonstration en vol éblouissante casse son hélice à l'atterrissage. Coïncidence étrange: ce même jour, à la même heure, Michel Bergeret vole au Neubourg où le vent souffle en tempête, son Pou du Ciel est plaqué au sol par une rafale et le pilote gravement blessé, meurt le lendemain. L'attitude farouchement anti-pouducielliste de l'administration, qui vient de remplacer le CNR A libéral de 1938 par un autre draconien et discriminatoire pour les «avions dits «Pou du Ciel», celle du président de l'aéro-club local, la mort de son copain, tout cela, loin de rebuter Jean Wattel, le renforce dans sa détermination de mener à bien la construction de son HM 293 et de voler avec.

Tout en construisant, il fait du vol à voile et sera breveté B en 1947. Cette année-là justement, Louis Jean a terminé la construction d'un HM 293 équipé d'un moteur VW 1130 cm3. L'appareil est basé sur l'aérodrome d'Evreux et Wattel vient y faire des lignes droites avec. Le moteur est poussif, le centrage est approximatif, Mignet a toujours été imprécis à ce sujet et Louis Cosandey n'a pas encore publié «contribution à l'étude et au réglage des aéronefs de formule Mignet» où il donne une méthode de centrage universellement utilisée aujourd'hui. Bref, le taxi ne va pas bien et au cours d'une ligne droite Jean Wattel en perd le contrôle, le casse et sort indemne de l'affaire, penaud mais pas dégoûté pour autant!

Le dimanche 8 février 1948, à Paris, à la Sorbonne, dans l'amphi-théâtre Turgot, se tient le premier congrès de l'Aviation d'Amateurs. La vedette du jour est Jean de la Farge, jeune aristocrate-anarchiste, qui fait voler d'une façon magistrale son HM 293, ceci malgré les airs d'éminents experts qui avaient chanté que si l'on ne modifiait pas la machine comme-ci et comme-ça, elle ne pourrait pas voler! C'est là que je rencontre pour la première fois Jean Wattel, l'œil passionné, le verbe touffu; c'est Don Quichotte dont le plat à barbe est remplacé par un immense béret basque : partageant la même passion nous sommes tout de suite copains. Mais pour Jean Wattel les choses commencent à se gâter; issu d'un milieu très modeste, il est soumis à un atavisme social puissant qui limite ses ambitions professionnelles, il sera «smigard» jusqu'en 1964 et, autre avatar de sa classe sociale, il aura six enfants. Les Sports Aériens» disparaissent au profit du «Service de l'Aviation légère et sportive», la période « Aviation Populaire» de l'immédiat après-guerre est terminée; dorénavant, pour faire du vol à voile, il faut payer; Wattel ne peut pas: plus de vol à voile!

En 1951, il a terminé toute la structure de son HM 293, mais la mort dans l'âme, il doit arrêter là faute de moyens financiers. En 1953 il se rabat sur un passe-temps moins onéreux, l'émission-réception radio sur ondes courtes, il est F3ND. Jean Wattel et sa famille sont logés dans un baraquement en bois, dans un ensemble que l'on a construit en 1944, pour abriter provisoirement les sinistrés des bombardements anglo-américains qui ont dévasté la région, je lui rends visite à cet endroit en 1958!... Au milieu des autres, sa baraque se remarque tout de suite par la grande antenne qui surgit du toit. Il a consacré à sa seconde passion une petite pièce où sur une table s'étale son émetteur-récepteur qu'il a réalisé de toute pièce avec des composants récupérés à droite et à gauche. Son activité consiste à perfectionner son installation et à l'éprouver en trafiquant par les ondes avec d'autres amateurs plus ou moins éloignés. Le long des cloisons, debout, le fuselage et les ailes non entoilées de son HM293 constituent le décor...

Chaque année, Wattel utilise son billet de congés payés pour aller par le train au Rassemblement des Constructeurs Amateurs, dans l'espoir d'y voir voler des Pou du Ciel et de « crevarder» un tour en l'air sur n'importe quoi, son tour annuel... C'est au Rassemblement de Lyon-Satolas en 1949 qu'il rencontre Louis Cosandey et de là date une solide amitié qui dure toujours. Cette période est dure pour la formule Mignet, ses partisans sont l'objet de persécution partout, y compris au R.S.A.; pendant quatre années consécutives, de 1953 à 1956, aucun Pou du Ciel ne viendra au rassemblement.

Lorsqu'à partir de 1957 je fais de l'agitation en faveur de la formule, Wattel répond présent, il est à Paris en 1957 à la présentation du HM 293 de M. Hildebrandt sur le terrain de Mitry-Mory, à Mâcon en 1958 au premier rassemblement des amateurs Mignet où est fêté le retour en France d'Henri Mignet après 11 ans d'absence, à Chérence en 1959 aux Journées de propagande formule Mignet avec E. Croses, à Morlaix en 1961 à la semaine de propagande des constructeurs amateurs formule Mignet, au salon du plein air au Bourget en 1962 où deux HM 293 sont exposés, à Marennes en 1962 où pendant tout le mois d'août fonctionne un centre national formule Mignet avec un stage de pilotage d'où sortiront deux pilotes brevetés sur Pou du Ciel, notre ami ne pouvant malheureusement pas faute de moyens y participer activement. Naturellement il dévore chaque fois qu'il parait le bulletin des amateurs Mignet: Notre Aviation.

Mais enfin la providence va se montrer favorable pour J. Wattel. En 1964 un industriel rouennais radio amateur comme lui, à la vue de son installation, s'étonne de sa situation professionnelle et l'embauche en qualité d'électro-mécanicien d'entretien: pour Wattel c'est le Pérou ou presque. On va pouvoir enfin reparler sérieusement d'aviation, d'autant plus que par un heureux concours de circonstances j'ai pu le recommander pour l'affectation d'un moteur Train de 40 cv. Wattel ressort son H M 293, rêve encore de faire seul les essais, sans brevet. Mais son bon génie, M. Duruble, lui conseille de passer son brevet de pilote sur avion classique, ce qu'i l fait en 1968. Wattel, toujours conseillé par M. Duruble, met son HM 293 en tricycle et Croses lui donne une lame en bois pour son train principal. Il dote son appareil de tous les perfectionnements de la formule connus, trims commandés sur l'aile avant, volets sur l'aile arrière. Son appareil est terminé prêt à voler quand il décide, sans doute avec raison, d'échanger le vieux moteur Train contre un VW 1500 qu'il achète à Michel Philippe (autre pouducielliste). Tout cela dure longtemps et nous commençons à désespérer de voir son Pou voler un jour! Wattel se hâte lentement avec application et soin, il s'est juré de voler sur son taxi avant d'être arrière-grand-père! Et le 11 novembre 1979 c'est le premier vol, sans histoire serait beaucoup dire, mais avion et pilote s'en tirent sans dommages...

Pour Jean Wattel c'est la délivrance: pendant 33 ans il a espéré... et il aura dû attendre d'avoir 58 ans pour réaliser son rêve de jeunesse (notre société ne sort pas grandie de son tardif succès).

Aujourd'hui notre ami est transfiguré, débarrassé d'une sorte de névrose qui lui a gâché une bonne partie de sa vie. Maintenant il se rattrape et, en 9 mois, a volé plus de cinquante heures, fait plusieurs voyages, à Laon, Etampes, Saint-André-de-l'Eure, etc.

A Brienne-le-Château c'est l'apothéose, il reçoit la coupe «Pilote Privé - Barret de Nazaris», la coupe «Mignet» et le prix Duruble. J'ai assisté à son départ dans son petit Pou, il était radieux... il avait 20 ans... Allez, Jean, félicitations, longue vie et bons vols!

 

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Les poux à Brienne

Pour les amateurs de statistiques, voici la liste des neuf Poux présents au 33ème Rassemblement: à tout seigneur tout honneur, le vénérable HM 293 de Fernand Noiset, recordman de la participation avec 17 rassemblements, le premier étant Morlaix en 1961. Le premier dans l'ancienneté est le Croses EC2 d'André Wattel avec 10 rassemblements et une première participation à Toulouse en 1957! Le Criquet LC 6 de Croses fut vu pour la première fois à Montluçon en 1965 et compte 13 participations. Le Cosandey HM 19-C, aujourd'hui propriété d'Arthur Môrig, vint pour la première fois à Bergerac en 1970; il participa trois fois. Le GL 1 de Landray et le Criquet de Bézeux furent révélés à Brienne en 1977, ils ont chacun quatre participations. Sont venus cette année pour la première fois le HM293W de Jean Wattel, le Cantalou d'Alexis Noël et le Criquet de Jacqueline Clerc, qui est la première femme propriétaire d'un avion de formule Mignet, ce qui lui permet malgré son handicap des deux jambes de piloter et de voler seule, c'est son père Jean Clerc qui a construit l'appareil.

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Le HM293 de Jean WATTEL

Qui penserait que le HM293W de Jean Wattel a été dessiné il y a maintenant 34 ans? Remarquez la jambe avant du train, particulièrement sobre et logiquement traitée.

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Le  HM293 de Jean WATTEL

Le HM293 de Wattel a des ailes de 5,50 m et 4,20 m d'envergure, il pèse à vide 226 kg ce qui est assez lourd, c'est sans doute à cause du train tricycle, du capot moteur en verre résine et de la bulle en plexiglass. Ceci est tempéré par le poids du pilote qui est seulement de 55 kg. Cela donne tout de même une charge alaire assez élevée et une vitesse de chute moteur réduit de l'ordre de 3 mètres/seconde qui a beaucoup impressionné le constructeur lors du premier vol. Wattel aimerait bien avoir un peu plus de surface d'ailes.

Avec une hélice maison, le moteur VW donne 3000 tours au point fixe et 3300 tours pleins gaz en palier. Le décollage se fait en 80 mètres, l'atterrissage en 50 mètres. La vitesse ascensionnelle est de 2,50 m/s. La vitesse de croisière est de 130 km/h et la vitesse maximale de 165 km/h, l'approche se fait à 80-90 km/h et l'amorce de décrochage à 55 km/h.

Le train tricycle donne au pilote une très bonne visibilité vers l'avant au roulage au sol et un contrôle parfait de la machine à l'atterrissage par vent de travers. La bulle en plexiglass en plus de l'esthétique qu'elle donne à la machine procure au pilote une très bonne visibilité tous azimuts. La machine peinte en bleu clair et foncé est d'une finition irréprochable.

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Jean WATTEL

Jean Wattel, comblé et heureux, s'apprête à quitter Bienne aux commandes de son Pou-du-Ciel.

Yves Millien


 

Jean WATTEL à Brienne-Le-Château en 1984

A Brienne-le-Château, en 1984

Jean WATTEL devant son très beau HM-293

Jean Wattel et son HM-293, mars 2009


Origine de l'article: Yves MILLIEN - revue PILOTE PRIVE - transmis par JL LEGRAND
Mise en ligne :
Thibaut CAMMERMANS

 


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