Magasine VU 1933


Transmis par Bruno ROUSSEAU, un numéro spécial Aviation de la revue "Vu" du 11 novembre 1933.

 

Magasine VU spécial Aviation novembre 1933

L'AVIATION, comme toute religion, a ses martyrs et ses apôtres.
Henri Mignet est l'un de ceux-là. Depuis dix ans, sa vie n'a qu'un but: créer, puis développer cette forme la plus désintéressée - et qui sera peut-être un jour la plus féconde - du sport de l'air: l'Aviation d'amateur.
L'aviation d'amateur, comme il y a déjà la radio ou la photo d'amateur. C'est permettre à n'importe quel particulier, même ignorant tout de l'aviation, de construire lui-même, sans outillage spécial, un appareil, d'apprendre à s'en servir et, un beau matin, de s'envoler avec. Et tout ceci pour le prix qu'un «amateur» peut consacrer à une entreprise qui n'est pour lui, malgré tout, qu'une distraction: de 4.000 à 5.000 francs, au maximum! .

Des articles dans «Les Ailes», un livre, imprimé en 1930 et épuisé en quelques mois «Comment j'ai construit mon avionnette " ont permi à Henri Mignet de propager sa foi, son expérience, ses résultats. Ce que j'ai fait, dit-il dans son livre, vous pouvez le faire. A vous, que la passion de l'air va mordre, mais qui n'avez, ni les 30.000 francs nécessaires à l'achat du plus modeste appareil de tourisme, ni même cinq billets pour payer quelques leçons indispensables à l'obtention du brevet de pilote, mais qui mourez d'envie cependant de vous sentir des ailes ... voici, en trois cents pages, toutes les indications nécessaires. Il n'y a pas de tour de main et, si vous savez clouer une caisse d'emballage, vous savez construire un avion» Et cela commence comme une recette de cuisine: Prenez 26 mètres carrés de toile, II feuilles de contreplaqué, 20 litres de vernis, 1 kilo de clous ... etc. A la page 216, l'avion est construit. A la page 238, il vole ...C'est un monoplan parasol, en bois, sans une soudure, sans assemblages compliqués.

 

Magasine VU spécial Aviation novembre 1933


- Que votre avion de 4.000 francs ait volé, dis-je à Mignet, cela je n'en doute pas, et c'est déjà merveilleux, mais croyez-vous que, livrés à leurs seules ressources, sans votre expérience de vieux pilote et de vieux "bricoleur"-, quelques lecteurs de votre livre aient seulement réussi à mener à bien la construction d'un seul appareil? Un dossier volumineux s'ouvre sur la table, bourré de lettres et de photos. Et j'entends cette réponse ahurissante: Il y a actuellement en France... et même ailleurs, plus de deux cents avionnettes type H.M.-8 (lisez: Henri Mignet, n°8) ...Sur ces deux cents, plus d'une quarantaine volent, et si les autres n'en font pas encore autant, c'est parce que leurs constructeurs ont reculé devant l'achat du moteur, et l'ont remplacé par un moteur d'occasion fatigué, ou insuffisant. N'oublions pas, en effet, que, sur le budget de 4.000 francs, la moitié doit être consacrée à l'achat d'un moteur léger, puissant et sobre, et que ce moteur, heureusement  pour nos amateurs, existe à des millions d'exemplaires: c'est le bon moteur de motocyclette, de cinq chevaux et d'un demi-litre de cylindrée...

 

Magasine VU spécial Aviation novembre 1933

Et maintenant, Mignet me parle, calé dans son fauteuil, comme à son poste de pilotage. De temps en temps, dans le feu de la conversation, sa main s'avance pour manoeuvrer un manche absent... Et il me raconte comment, obsédé depuis dix ans par cette idée: construire et piloter un avion à soi, il a été amené à mettre au point cet H.M.8. ce prototype dont il existe maintenant deux cents exemplaires (Messieurs les constructeurs, lequel d'entre vous a tiré deux cents exemplaires d'un avion de tourisme ?).

- Livré à moi-même, avec de bien faibles moyens, et l'outillage que l'on trouve chez le premier bricoleur venu, j'ai construit tout seul mes premiers avions. Trop lourds, trop puissants. Ils ne voulurent pas décoller. «A cette époque, en France, il n'existait aucun avion léger, ni aucun club de vol à voile. Le planeur, ça ne suffit pas pour remplir le coeur du «piqué de l'Air». Je ne demandais pas un avion bolide; mais simplement un planeur qui s'envole tout seul, sans treuil et sans sandow. Et j'ai compris alors qu'un moteur de 15 chevaux effectifs suffirait pour. monter à mille mètres mon planeur, devenu avionnette.

«Quand j'éditai mon livre. les imprimeurs, anciens pilotes de guerre, n'en croyaient pas leurs yeux. «Il y a donc des gens qui s'imaginent «pouvoir construire eux-mêmes leur avion? Mais ça cassera! Ça ne décollera jamais ... Comment diable ce livre peut-il se vendre si facilement ? ...» «Et c'est ainsi que commencèrent à sortir,. Qui d'une grange, qui d'un grenier, qui d'une cave. les avionnettes H.M.8. L'une d'elles - c'est un record! - fut construite dans un appartement de trois pièces, près de la gare Saint-Lazare, et descendue par la fenêtre! Voyez ces photos: tous ces appareils se ressemblent comme des gouttes d'eau, et pourtant leurs constructeurs ne se sont jamais vus, pas plus que je ne les connais moi-même, en dehors des lettres qu'ils m'écrivent pour me demander quelques «tuyaux», m'envoyer la photo de leur enfant chéri, ou m'annoncer enfin la grande nouvelle: le premier décollage! Que je fus heureux quand j'appris que l'un de mes premiers élèves, Jean Joubert, avait été d'Angoulême à Poitiers avec son appareil. «Celui-ci est en Nouvelle-Calédonie. Celui-là, aux îles Baléares, en voici plusieurs en Afrique du Nord. Mais la majorité est en France ... Peut-être avez-vous déjà rencontré sur la route, en remorque derrière une auto, ou même une moto, une bizarre carlingue, très basse sur ses roues, avec l'aile repliée par dessus. C'est un de mes «élèves» qui va chercher un coin tranquille pour faire ses essais. Car il faut se cacher pour les faire! N'oubliez pas qu'au point de vue officiel, nous sommes des «outlaws, les parias de l'aviation. Appareils non immatriculés, non homologués, des appareils qui osent voler sans la permission des Services Techniques ou du Bureau Véritas! Mieux que cela, des pilotes qui n'ont pas leur brevet. Car la plupart ont appris eux-mêmes, un peu par tâtonnement, un peu par intuition, car le «sens de l'air», cela existe!
D'ailleurs, jamais d'accidents graves. Souvent du bois cassé, mais cela se répare si vite (vive la construction en bois ! Bien plus rarement. un peu de teinture d'iode sur une écorchure ... )

 

Magasine VU spécial Aviation novembre 1933

- Et maintenant?
- Eh bien, maintenant, il ne faut pas fouler le même chemin, afin de n'y pas creuser d'ornière...
Un fait certain : l'avion actuel, petit ou grand, n'est pas adapté aux réflexes naturels de l'homme, il possède en soi. par essence, une possibilité de catastrophe si le pilote, pour telle cause que l'on voudra, exécute une manoeuvre telle que «croiser les commandes, ou se mettre «en perte de vitesse». Si l'on veut rendre la sécurité parfaite, il faut que, dans un geste instinctif de conservation, l'homme affolé, malade ou désemparé, ne puisse
tout au plus que descendre, s'enfoncer à plat, quitte à casser un peu de matériel sous lui, mais sans se blesser. Peut-on empêcher le croisement des commandes? Oui , si l'on supprime l'une de trois commandes de l'avion, par exemple la comande par les pieds (palonnier). Les ailerons qui servent à la stabilisation latérale sont le point de départ essentiel de la mise en vrille quand l'avion est en perte de vitesse. J'ai donc supprimé les ailerons. mais en les remplaçant par un autre organe de stabilisation qui n'apporte pas avec lui de nouvelles tares à l'ensemble. Cette nouvelle solution, il fallait l'expérimenter. Au temps héroïque de l'H.M.8, je faisais mes essais à Orly, jusqu'au jour où l'inoffensive culbute au sol de mon coucou déclencha tout le système d'alarme: coup de sirène, pompiers, amlbulance... rapports officiels. On me pria. assez logiquement. d'aller casser du bois ailleurs. «Demander l'autorisation aux Services techniques? J'étais sûr d'avance de me heurter aux théories officielles. «La bonne méthode? Jusqu'ici j'avais agi seul , n'engageant la responsabilité de personne. Il fallait continuer.

- Vous n'aviez tout de même pas l'intention de vous retirer dans un désert pour y travailler à l'aise?
- Si! Je vis maintenant sous la tente, au fond des champs et des bois, quelque part dans Ie Nord-Est, laissant en paix les responsabilités officielles, jusqu'au jour où, «fin prét, j'aurai le droit de présenter une démonstration de mon nouvel engin aux Ingénieurs du Service Technique. «Les paysans des environs viennent me rendre visite. Quelques rares amis aussi, qui connaissent ma retraite. Et voici, prises par l'un d'eux, les photos de mon nouvel appareil: 3m50 de long, 5m50 d'envergure. Toujours un moteur de moto (deux temps, inversé), mai spécialement adapté à cet usage par son constructeur. Vitesse: 100 kilomètres à l'heure, pouvant être notablement réduite. Poids: 100 kilogs. Et je rêve de réduire encore la dimension de 4m sur 3m et la vitesse de 30 à l'heure. Tel qu'il est, il répond au grand désir que j'en ai de le voir se multiplier aux mains des amateurs.

 

Magasine VU spécial Aviation novembre 1933

- Et le pilotage sera plus facile?
- On pourra le conduire en forte sécurité après un apprentissage élémentaire. Et son prix, comme on dit, le mettra à la portée de tous. «Le problème de l'aviation vulgarisée est avant tout, un problème de bon marché. Il faut à l'air, comme à la route, son vélomoteur, pesant à vide 80 kilogs, qui. fabriqué industriellement, sera vendu 8.000 francs, (et qui reviendra moitié moins cher à ceux qui le construiront eux-mêmes, dans un hangar, sur un coin d'établi). Ce jour-là, on trouvera, comme on trouve aujourd'hui de marchands de pièces détachées pour appareil de T.S.F., des marchands qui vous vendront roues, moteur, hélice, bois, toile. Il n' y aura plus qu'à assembler. Les résultats de mon premier livre laissent tout espérer!

- Voyez-vous. dans ce mouvement, la promesse d'une régénération de l'aviation?
- Exactement. L'aviation actuelle s'est cristallisée dans des formules établies qui freinent sa vulgarisation. Il y a, dans l'avion, autre chose qu'une arme ou qu'un outil de transport rapide. On sent que, bon gré, mal gré, l'idée aéronautique s'affirme de plus en plus, et que nous sommes au seuil de l'Age de l'Air.

- ... Et vous en aurez été l'un des pionniers.

M. I.

 



Origine de l’article: proposition de Bruno ROUSSEAU
Mise en ligne: Thibaut CAMMERMANS
Pour toute question, correctif, mise au point, ajout: contacter l'auteur.

 


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